Accueil > Femme amoureuse > « Les vieux ne pleurent jamais », Céline Curiol
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Actes Sud est une maison d’édition que j’affectionne particulièrement. De par les auteurs qu’elle promeut : Alice Ferney (Cherchez la femme est un de mes incontournables), Siri Hustvedt, Nancy Huston (Reflet dans un œil d’homme), Claudie Gallay, Katarina Mazetti (Le mec de la tombe d’à côté), Pierre Rabhi. Mais aussi le livre du film Demain. De par son installation historique en Arles. Et puis, pour leur impulsion à donner envie d’acheter des livres. Et les leurs en particulier. Je m’explique : n’avez pas remarqué leurs titres, plus accrocheurs les uns que les autres ?

  • Comment trouver l’amour à cinquante ans lorsqu’on est parisienne ? (Pascal Morin),
  • Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Stig Dagerman)
  • Le jour où Nina Simone a cessé de chanter (Mohamed Kacimi)

… Comme autant d’invitations à l’envol littéraire.

Et puis, leurs photos de couvertures. LEURS PHOTOS !

Route étroite

En tout cas, j’avoue … C’est ce qui m’a poussé à craquer sur Les vieux ne pleurent jamais.

Les vieux ne pleurent jamais

Cette posture de femme, plus toute jeune, nez au soleil, casque sur les oreilles, pieds nus, se prélassant sur un ponton, comme une ado le ferait, m’a interpellée. Ou peut-être est-ce mon regard de trentenaire bientôt quadra qui a vu cela : ce total décalage avec son âge? Parce qu’elle, elle est toujours la même et n’a pas vu son corps se flétrir … Ce qui se passe dans la tête et le cœur des vieilles dames est un des sujets du livre de Céline Curiol (auteur que mon libraire m’a encouragée à découvrir !).

« Soixante-dix ans, âge fatidique pour la femme constatant impuissante l’extinction des regards des hommes (…) Un masque s’enfonçait petit à petit sur mon visage et bien que j’ai pris le parti de ne pas haïr mes rides, me persuadant qu’elles attestaient mes apprentissages, parfois, tout de même, j’avais envie de l’arracher pour retrouver en-dessous la fille des débuts. »

Judith a donc 70 ans. Elle vient de perdre son mari. Un jour, elle retrouve dans un des livres qui lui appartenaient, Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, la photo d’un jeune homme. Et tout son passé et ses choix antérieurs lui reviennent en pleine figure : son départ de la France, son expatriation aux Etats-Unis, la coupure avec sa famille et avec cet être aimé … Une excursion du 3ème âge avec sa voisine atypique plus loin, qui l’a reléguée au rang de vieille dame, la sort réellement de ses gonds et la pousse à revenir sur les traces de sa jeunesse. S’ensuit un voyage dans ses souvenirs car « Rien ne meurt avant d’avoir perdu toute possibilité d’être ».

Plus que l’histoire en elle-même qui ne m’a pas toujours intéressée, c’est la savoureuse écriture de Céline Curiol et la description des états d’âme de cette septuagénaire qui m’ont particulièrement touchée.

« Si, à partir de mes cinquante ans, je n’avais plus croisé de miroirs, j’aurais pu jurer que j’avais peu vieilli. La manière dont j’éprouvais mon cœur n’avait pas vraiment changé au cours des vingt dernières années. Mon apparence elle si ; ma peau s’était nervurée, mes muscles s’étaient atrophiés, mes traits creusés, mais les sensations que créait ou transmettait ce corps étaient demeurées à peu près les mêmes. »

Et qui m’ont fait penser à d’autres très beaux livres sur la vieillesse : « En vieillissant, les hommes pleurent », de Jean-Luc Seigle, « Les vieilles » de Pascale Gautier ou encore « Un été sans les hommes », de Siri Hustvedt.

Et à la brièveté de la Vie.

« Si l’on avait su, jeune, à quelle vitesse toute cette vie passait, cette vie qui un matin s’étalait devant nous, aussi dégagée et infinie que la mer contemplée depuis la rive, une mer lisse à perte de vue, une invitation à l’exploration, dont, petit à petit, dans un mouvement imperceptible car sans heurts, les bords infiniment éloignés se rapprocheraient pourtant, se resserreraient, et de vague en vague, sans en avoir tout à fait l’air, cette mer se mettrait à rassembler à un lac, un très grand lac dont le périmètre à son tour tiendrait à diminuer, et le lac bientôt se rétrécirait, devenant un fleuve, certes large mais sur lequel on ne naviguerait plus que dans une seule direction, entraînés par le courant, puis avec de moins en moins de latitude car déjà le fleuve serait devenu rivière, à l’envergure décroissante, qui deviendrait à son tour un ruisseau où l’on avancerait alors de façon plus poussive, à cause de la faiblesse du courant, jusqu’à revenir à sa source ; si l’on avait su tout cela, on aurait sans doute moins perdu de temps en broutilles, en gémissements et remords, on aurait accompli davantage ou peut-être au contraire, aurait-on cessé de s’agiter afin de contempler ce long spectacle magnétique d’éclosions et d’extinctions qu’était le vivant. »

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